Le Blog-Notes

Une pensée libre

Archive for juillet 2017

La fabrique des icônes

Posted by Lionel Sugier sur 3 juillet 2017

La triste nouvelle de la mort de Mme Simone Veil vous aura difficilement échappé. Tous les medias ont célébré cette femme courageuse, mettant en avant son passé de déportée et sa lutte acharnée pour le droit à l’avortement. Loin de moi l’intention de revenir sur les qualités de cette grande dame, mais je n’y peux rien, je suis comme ça, l’unanimité des hommages à une personne célèbre me paraît toujours un peu suspecte. On parle déjà de faire entrer la dépouille de Mme Veil au Panthéon. Aucune voix critique ne semble autorisée à s’exprimer. Aucun doute, aucun bémol n’apparaissent dans le concert général qui s’élève de tous les journaux, toutes les radios, toutes les télés, et même sur les réseaux sociaux, à quelques très rares exceptions près. C’est ainsi que l’on fabrique des icônes, sans aller jusqu’à falsifier l’Histoire, du moins en mettant en valeur les bons côtés de la personne disparue, et en oubliant les moins bons. On peut ne pas être d’accord avec l’eurolâtrie de Mme Veil, ou sa sympathie pour la manif pour tous, de toutes façons personne n’en parle. Une nouvelle icône est née.

Je ne m’attarderai pas plus sur les actes de Mme Veil, dont certains furent remarquables, d’autres plus discutables.

Ce qui m’intéresse ici, c’est la fabrication des icônes par les medias dominants.

Prenons l’abbé Pierre. Il fut et reste l’une des personnalités préférées des Français. Certes, il a poussé un grand coup de gueule en 1948, et a sensibilisé chacune et chacun au sort des plus démunis. Dans la foulée, il a créé les Compagnons d’Emmaüs, qui font encore à notre époque un travail magnifique. Comme on ne nous parle que de cela quand on évoque l’abbé Pierre (on en a même fait un film), c’est forcément un grand homme, un homme hors du commun, une icône. Mais qui se souvient que l’abbé a toujours soutenu son ami Roger Garaudy, écrivain qui niait violemment la Shoah et l’existence des chambres à gaz ? Personne, ou presque. C’est normal : on ne doit pas salir une icône.

Toutefois, quand il y a consensus pour dire toutes les vérités, on évite l’icônisation. Dans le domaine littéraire, si on s’était contenté de lire et d’encenser (avec raison) le « Voyage au bout de la nuit » et « Mort à crédit », les deux premiers livres de Louis-Ferdinand Céline, celui-ci, par la nouveauté et la richesse de son style, révolutionnant toute littérature française antérieure, aurait pu devenir une icône. Mais on a également su souligner la férocité de son antisémitisme, et tout de suite ça gâche le tableau. C’était une époque où la communication n’avait pas atteint le niveau vertigineux d’aujourd’hui, mais où la presse était sans doute largement pluraliste, ce qui est moins le cas maintenant (euphémisme…). Ainsi on a pu connaître le côté sombre du personnage.

Autre exemple, très actuel : une certaine partie de la gauche voudrait faire de Jean-Luc Mélenchon une icône. Là, pas de risque : le reste de la gauche, et tous les autres partis ou mouvements, sans parler des medias, se chargent de ne mettre en valeur que ce qui le dessert. J’ai beaucoup de respect pour la culture et la force de travail de Mélenchon, j’adhère au programme de la France Insoumise, mais je n’adule pas son leader, je lui trouve quelques défauts, que j’évoquerai peut-être un jour.

Lui-même est d’ailleurs victime de l’icônisation d’un homme qu’il admire : François Mitterrand. Comme pour De Gaulle, avec le temps qui passe, tout le monde s’accorde à le considérer comme un grand homme. Certes, il a été le Président sous lequel la peine de mort a été abolie. Ce n’est pas rien. Pendant les deux premières années de son premier septennat, les avancées sociales ont été nombreuses. Ce qui s’est passé ensuite est moins glorieux. Pire, on oublie son rôle lors des grèves des mineurs de 1948, et lors de la guerre d’Algérie. Réprimer les ouvriers, les envoyer au casse-pipe n’est pas ce qu’on a retenu le plus de François Mitterrand. Là aussi, on a fabriqué une icône…

Méfions-nous de l’unanimisme. Même ceux qui trouvent plutôt grâce à mes yeux, Che Guevara, Martin Luther King, Nelson Mandela ne sont pas exempts de défauts. Personne n’est parfait. Il n’y a pas d’homme providentiel. Ni de femme. Tous les progrès de la société, même si à un moment donné de l’Histoire ils sont incarnés par une femme ou un homme, sont le produit de longues années de lutte menée par de nombreux anonymes. Ne cédons pas à l’icônisation. Ne soyons pas admirateurs béats.

Publicités

Posted in Actualité, Ras le bol ! | Leave a Comment »